Dépression ou déprime ?
Le terme de dépression s’est grandement popularisé ces dernières années jusqu’à progressivement s’installer dans notre langage courant.
Pour certain et de manière quelque peu dévoyée, ce terme vient désigner un moment passager de vide, de chagrin, une lassitude de soi ou de ce qui nous entoure. Pour d’autres, il témoigne en revanche d’une douleur plus profonde qui engourdit, qui pèse sur les épaules, qui ne trouve pas sens et surtout, qui ne passe pas.
Si ce mot offre à chacun la possibilité de donner forme à une souffrance, il reste important de pouvoir distinguer la dépression d’un simple épisode de déprime passagère. Apprendre à repérer les premiers signes d’une dépression, c’est se donner la possibilité de chercher de l’aide rapidement, avant que la souffrance ne s’installe plus profondément et n’affecte davantage la vie quotidienne.
La déprime : accueillir les deuils imposés par la vie
Les périodes de déprime sont inhérentes à la vie et au lien que nous entretenons à nous-même et au monde. En effet, l’être humain est en perpétuel mouvement et grandir implique inévitablement de traverser des expériences de perte, souvent difficiles, avant de pouvoir en émerger avec une maturité nouvelle.
Ainsi, le bébé vit son premier deuil développemental en acceptant de se séparer peu à peu de ses parents pour explorer le monde qui l’entoure et ses propres capacités. L'enfant renonce à sa toute-puissance pour intégrer les limites de l’autre et trouver une voie d’épanouissement dans le vivre ensemble. L'adolescent doit accepter de laisser derrière lui l’insouciance de l’enfance pour construire sa propre identité, faire ses propres choix et découvrir les responsabilités qui en incombent.
Le jeune adulte, à l’occasion d’un chagrin d’amour, accède à une nouvelle compréhension de lui-même, de ses envies mais surtout de ses besoins pour ses relations futures. Devenu parent, il vit l’expérience de la perte de liberté ou de repères pour découvrir en retour une relation profonde et nourrissante avec son enfant. Entre temps, une perte d’emploi peut provoquer un vide identitaire avant d'ouvrir sur la possibilité de redéfinir ses souhaits professionnels et ses priorités.
Le jeune senior s'engage dans la retraite qui vient marquer un effacement du rôle social ou professionnel qu’il détenait jusqu’alors. Elle offre cependant le temps de se tourner vers soi, d’explorer de nouveaux projets et de renouer avec des passions laissées de côté.
Les périodes de déprime nous accompagnent dans ces expériences de perte. Elles possèdent une fonction précieuse : elles nous permettent de marquer le temps nécessaire à la cicatrisation, temps au cours duquel nous apprécions ce que nous avons perdu pour en faire le deuil. Ce n'est qu'après ce temps que nous pourrons ensuite réajuster notre rapport à nous-même et au monde.
Parfois, cependant, à l’occasion d’un deuil de vie ou sans que nous ne parvenions à identifier de réel élément déclencheur, la tristesse s’installe insidieusement, se noircie et se vide de tout sens. La douleur perd ses contours : elle est partout et nulle part.
Comprendre la dépression
La dépression convoque, elle aussi, l’expérience de la perte. Mais ici, il ne s’agit pas de la perte d’un être cher ou d’une situation : c’est une perte plus intime qui touche à la capacité de s’investir soi-même, autrement dit de s’aimer et de prendre soin de soi. Dans la dépression, quelque chose du lien à soi se défait et l’élan vital s’étiole, comme si la vie en soi se mettait à distance.
Cette perte du lien à soi peut se manifester de bien des manières :
- Une perte de l’estime de soi : la dépression bouleverse le rapport à sa propre valeur. Le regard que la personne porte sur elle-même se vide de toute bienveillance, laissant place à des reproches sévères, à un sentiment d’échec ou à une culpabilité envahissante.
- Des cognitions négatives : tout semble teinté de tristesse, de négativité, d’absence d’espoir. Le sujet se retrouve piégé dans des ruminations incessantes qui l’empêchent de trouver une paix intérieure.
- Une perte de plaisir dans les activités qui étaient autrefois sources de joie, de réconfort mais aussi de fierté : les loisirs, le sport, les repas, le temps passé avec les proches ou avec soi-même perdent leur saveur.
- Une perte d’intérêt ou de motivation comme si plus rien n’avait de sens. Chaque geste du quotidien — se lever, se laver, s’habiller, préparer un repas, répondre à un message — demande alors un effort immense, disproportionné. Ce qui allait autrefois de soi devient une épreuve.
- Une fatigue profonde, qui ne se repose jamais vraiment. À la fatigue physique s’ajoute souvent une fatigue psychique, une lassitude d’être. Cette fatigue peut s’accompagner de troubles du sommeil (trop ou trop peu) mais elle traduit surtout une fatigue de la vie elle-même.
- Une tristesse lourde, un sentiment de vide ou d’engourdissement intérieur : parfois, l’intensité de la douleur devient telle qu’elle se fige en une anesthésie affective, c’est-à-dire en une impression de ne plus rien ressentir, ni tristesse, ni joie, ni colère. Le corps, alors, peut quelque fois prendre le relais pour exprimer ce qui ne peut plus se dire : douleurs diffuses, sensation de pesanteur, d'oppression, d'épuisement.
- Une irritabilité inhabituelle, une tension tournée contre soi ou projetée sur les autres.
- Des difficultés de concentration, de réflexion ou de décision, comme si l’esprit, lui aussi, s’alourdissait.
- Des idées noires voire suicidaires peuvent émerger lorsque la souffrance devient trop intense et que l’amour de soi semble s’être éteint. Dans ces moments-là, il est essentiel de ne pas rester seul et de consulter rapidement un professionnel de santé afin d’être accompagné et mis en sécurité.
Un recours accru aux substances (alcool, tabac, médicaments, drogues) peut aussi survenir dans une tentative de retrouver un peu de calme, de sommeil ou de réconfort. Ces consommations peuvent donner, sur le moment, une impression de répit, de relâchement, de silence intérieur. Mais ces accalmies sont souvent trompeuses. L’alcool, en particulier, agit comme un faux apaisement : il vient anesthésier momentanément les émotions douloureuses mais il aggrave, à terme, la dépression qu’il prétend soulager. Il altère les circuits de la régulation émotionnelle, amplifie la tristesse, la culpabilité, la fatigue morale et favorise l’isolement. Il dérègle aussi profondément le sommeil : s’il facilite parfois l’endormissement, il fragmente la nuit, provoque des réveils précoces, des cauchemars et un sommeil non réparateur. Le matin, la fatigue et la morosité s’en trouvent renforcées, alimentant le cercle vicieux de la dépression. Ces recours répétés à des substances, loin d’offrir un refuge, finissent souvent par entretenir la douleur qu’ils cherchaient à atténuer.
Se reconstruire pas à pas : le chemin thérapeutique
La thérapie offre un espace où l’on peut progressivement renouer avec soi-même et ses émotions.
Dans un premier temps, pour répondre à l’urgence de la douleur psychique, la thérapie vise à offrir des appuis tangibles et concrets. Le rôle du psychologue est de soutenir le fil de réflexion lorsque tout semble confus ou lourd. Il aide alors la personne à retrouver ce qui, autour de lui ou en lui, peut encore le soulager un peu : une présence, une activité, un geste familier. Autrement dit, il accompagne la personne à identifier et remobiliser ses ressources internes et externes.
Puis, peu à peu, le travail thérapeutique pourra s’inscrire dans un mouvement plus profond et durable : celui d’une transformation du rapport à soi et au monde.
Sortir d’une dépression ne consiste pas simplement à « aller mieux ». C’est retrouver un lien avec soi-même là où il s’était défait. C’est réapprendre à poser sur soi un regard plus apaisé, à reconnaître sa souffrance sans s’y enfermer et à rouvrir un espace intérieur où quelque chose peut à nouveau respirer. La thérapie offre un cadre pour cela : un lieu stable et sûr où déposer ce qui pèse, mettre des mots sur la douleur et reprendre contact avec ce qui, en soi, reste vivant malgré la douleur.
Le travail thérapeutique permet aussi d’explorer les origines et les résonances de la dépression : les pertes anciennes, les blessures non cicatrisées, les exigences intérieures qui épuisent. Progressivement, à travers la parole, les émotions et la compréhension de soi, se dessine une réconciliation avec son histoire.
La thérapie n’efface pas les hauts et les bas de la vie mais elle aide à retrouver une souplesse intérieure. Elle soutient le mouvement de vie et offre un espace de rencontre avec une part plus libre et plus consciente de soi-même. La thérapie ouvre la voie à la possibilité d’habiter à nouveau son existence, avec ses ombres, sa lumière et tout ce qu’elle contient de vivant.
En cas d’urgence ou de détresse psychologique
Si vous traversez une période particulièrement difficile, si vous ressentez une souffrance intense, des idées suicidaires, ou le sentiment de ne plus pouvoir faire face, il est essentiel de ne pas rester seul.
• Vous pouvez contacter le 3114, numéro national de prévention du suicide.
Ce service gratuit, disponible 24h/24 et 7j/7, permet d’échanger avec un professionnel formé à l’écoute et à l’accompagnement des personnes en détresse psychologique.
• En cas de danger immédiat, de crainte d’un passage à l’acte suicidaire, n’hésitez pas à appeler le 15 (Samu), le 18 (Pompiers), ou à vous rendre aux urgences les plus proches.
